Propulsé par l’ère digitale, les réseaux sociaux et la démocratisation des transports aériens, le tourisme a littéralement explosé depuis une dizaine d’années, donnant naissance au tourisme de masse. Cette immense croissance, par nature incontrôlable, a des conséquences désastreuses pour l’environnement et les populations locales. Fermetures de sites, quotas de visiteurs journaliers, aménagements pour supporter de plus grands flux … au lieu de traiter les symptômes, et si la solution était d’instaurer un permis de voyager?

Le tourisme de masse, fléau moderne

Il y a quelques jours, le tourisme de masse a fait une énième victime: la plage paradisiaque de Koh Phi Phi, mondialement connue depuis les tribulations de Léonardo Di Caprio dans le film The Beach, est désormais fermée au grand public pour quelques mois.

La cause? La dégradation extrême de l’endroit, qui supporte mal le flux régulier de touristes venus barrer une ligne de plus sur leur bucket list. Déchets à outrance, va-et-vient incessant des bateaux, plage noire de monde … on est bien loin de l’image idyllique dépeinte par le film.

Une situation critique malheureusement familière: Venise, le Machu Picchu, les Cinque Terre, Angkor Vat, Petra … la liste des sites mis en péril par le tourisme de masse s’allonge de jour en jour.

Villes saturées

Les remparts de Dubrovnik au mois d’août

1,3 milliard de touristes en 2017, soit 7% de plus qu’en 2016. L’exemple de l’Islande est frappant: en 2017, plus de 2,2 millions de touristes ont visité l’île, pour une population de 330 000 habitants. Avec de tels chiffres, pas étonnant que les sites saturent.

Fini, l’improvisation: désormais, il faut réserver des mois à l’avance dans l’espoir d’obtenir un logement à un prix décent ou une table dans un bon restaurant. Le mois de septembre, autrefois réservé aux couples sans enfant et célibataires à la recherche de calme, fait désormais partie de la haute saison. Sur certains sites, il n’y a tout simplement plus de basse saison.

La solution prônée par l’UNESCO pour protéger les sites classés est d’imposer des quotas de visiteurs journaliers. Alors, pourquoi la situation n’évolue pas? Tout simplement parce que de telles mesures auraient un impact financier négatif indéniable sur ces sites qui tirent le PIB de leur pays vers le haut.

Lors de notre voyage au Machu Picchu en 2015, nous avons compris que le gouvernement péruvien ne se résoudrait jamais à étouffer une telle poule aux œufs d’or. L’avenir nous a donné raison: au lieu de limiter drastiquement l’accès au site comme préconisé par l’UNESCO, ils l’ont pratiquement doublé (3800 places officielles avant le 1er juillet 2017, contre 5940 à partir du 1er juillet 2017), imposent un guide officiel qui prendra en charge un maximum de 16 personnes, et empêchent les gens de retourner sur le site. Sous couvert de protection du patrimoine, ils ont simplement mis au point une méthode leur permettant d’engranger plus d’argent.

Toutes ces solutions temporaires ne font que retarder l’échéance; seule l’imposition de quotas de visiteurs pourra amener une bouffée d’air frais dans ces espaces devenus invivables.

 

Sites menacés

Le paquebot MSC Divina vu dans le lagon de la baie de Venise (juin 2012). Source REUTERS/Stefano Rellandini

Venise, qui doit déjà lutter contre la montée des eaux naturelle, doit également lutter contre celle provoquée par les nombreux paquebots qui s’arrêtent dans la baie (500 par an) et contre la pollution que ces monstres des mers provoque. Suite au ras-le-bol des habitants et aux menaces de l’UNESCO de classer la ville sur la liste des sites du patrimoine mondial en péril, le gouvernement a élaboré un plan interdisant l’accès à la place Saint-Marc aux paquebots; ces derniers doivent désormais lever l’ancre de l’autre côté de la lagune, et devront d’ici 2019 emprunter la voie sud, actuellement utilisée par les porte-conteneurs et les pétroliers.

Cette solution, si elle a le mérite de contenter les habitants et les groupes environnementaux tout en minimisant l’impact sur le lucratif secteur touristique de Venise (436 millions d’euros générés chaque année par les paquebots seuls !), ne s’attaque pourtant pas au problème de fond: Venise doit limiter davantage le nombre de touristes, pas seulement les faire accoster dans un zoning industriel tels des hordes de bestiaux.

Si ce problème est inhérent aux villes-étapes des paquebots de croisière, les autres sites doivent lutter contre un autre problème lié aux nombreux passages des voyageurs: l’érosion. Les Cinque Terre, par exemple, ferment régulièrement les sentiers de randonnées des 5 villages car l’érosion des chemins les a rendu dangereux. Régulièrement, les chemins de randonnée à forte densité de passage sont obligés de fermer sous peine de mettre en danger les randonneurs.

La solution? Limiter le nombre de visiteurs, une nouvelle fois.

 

Péril en la demeure

L’agriculture a été presque entièrement abandonnée au profit du tourisme. C’est par conséquent toute notre communauté qui doit maintenant sauver ce territoire.

– Fabrizio Cappellini, Fondation pour sauver Manarola

Ces dernières années, les plateformes dites d’économie collaborative ont littéralement explosées, AirBnB en tête. Et pour cause: pour un prix inférieur à ceux affichés par les hôtels, les voyageurs obtiennent la promesse de vivre comme des locaux, avec des locaux. Une véritable aubaine?

La réalité est bien différente. Outre la concurrence déloyale que cela engendre face aux professionnels du secteur hôtelier déjà moribond, cette économie parallèle qui s’affranchit des règles a engendré un véritable fléau: la spéculation immobilière.

On assiste à une véritable gentrification des centres-villes par le tourisme, provoquant le départ des locaux qui ne peuvent plus suivre les tarifs pratiqués. À Paris, capitale mondiale du AirBnb, on estime que 20 000 logements ont été « perdus » en 5 ans, avec pour conséquence un véritable exode des autochtones. Comment vivre avec les locaux, si ceux-ci ont déserté les lieux? Le touriste est-il en train de devenir le nouveau local?

Les grandes villes prennent des mesures pour endiguer le phénomène, tout en gardant à l’esprit que des mesures draconiennes auraient pour conséquence une réduction drastique du nombre de visiteurs, et de facto, une perte économique sèche. Mais c’est un mal nécessaire, sous peine de voir les villes étouffer et perdre leur identité.

 

La naissance de la tourismophobie

En Espagne, des graffitis anti-touristes ont fleuri sur les murs. source Reuters/Eloy Alonso

Suite à l’avènement du tourisme de masse, une nouvelle vague de mécontentement s’est développée: la tourismophobie, ou le ras-le-bol du tourisme. Malgré la manne financière qu’ils apportent, les touristes sont devenus un véritable cauchemar pour les riverains qui se sentent dépossédés de leur propre ville et qui n’hésitent plus à manifester leur mécontentement. « Vous n’êtes pas les bienvenus », pouvait-on lire sur leurs banderoles l’été passé.

Face à cela, les villes prennent les devants: interdictions diverses, verbalisations, restriction des accès … mais une nouvelle fois, on ne traite que les symptômes.

La solution de limiter les touristes pour apaiser les locaux semble évidente. Cependant, il y a de fortes chances que ceux qui se plaignent aujourd’hui seront les premiers à pleurer demain si ça se mettait en place.

Le tourisme responsable

Alors, un mauvais touriste, il voit un monument, il s’approche, mais c’est un mauvais touriste. Tandis qu’un bon touriste, il voit un monument, il s’approche … mais c’est un bon touriste, quoi.

– Benoit, Destination Food, allégrement plagié des Inconnus

En lisant entre les lignes, on comprend bien que limiter le tourisme semble être la seule solution viable à la pérennité des villes et sites touristiques. Mais alors, comment choisir ceux qui ont mérité le droit de faire partie des heureux élus? C’est là que l’idée du permis de voyager apparait.

Si réduire les touristes en 2 catégories fait montre d’une paresse intellectuelle certaine, on ne peut pas renier que la notion reste fondamentalement correcte: il y a des bons et des mauvais touristes. Je ne parle pas ici des véritables voyageurs contre les moutons, une comparaison chère à ces baroudeurs soit-disant authentiques qui ont fait du voyage hors des sentiers battus une véritable religion et considèrent les autres comme des touristes.  Non, je parle ici des voyageurs qui respectent les lieux et les habitants, et de ceux qui se croient tout permis parce qu’ils contribuent à l’économie locale.

Le mauvais touriste, c’est celui qui:

  • fait du bruit partout où il va, y compris dans les lieux religieux où le silence est requis;
  • part attaquer un chemin de randonnée rocailleux en sandalettes, quitte à glisser dans les descentes en entrainant des éboulis sur ceux qui sont équipés plus bas;
  • ne laisse pas de pourboire dans les pays où le service n’est pas compris parce qu’il considère avoir déjà assez payé (et que le service n’était pas bien terrible);
  • sort du sentier balisé pour prendre un selfie au bord de la montagne, aggravant l’érosion et empêchant les gens civilisés de prendre des photos convenables;
  • nourrit les animaux sauvages dans les réserves naturelles alors que c’est interdit (non, ce n’est pas pour t’ennuyer qu’on a mis ces panneaux, je t’assure: c’est pour éviter que les espèces locales ne deviennent dépendantes de l’homme);
  • grimpe au-delà des barrières pour prendre une photo de lui en train de toucher un monument historique;
  • marchande les prix dans les magasins affichant clairement les tarifs;
  • se constitue des assiettes gargantuesques en all-in et n’en finit pas la moitié (c’est all-in, je fais ce que je veux non?);
  • jette ses déchets en pleine nature, car aucune poubelle n’est disponible;

Don’t be that guy.
(ne soyez pas ce gars-là)

Le touriste responsable, c’est celui qui ne fait pas ailleurs ce qu’il n’aimerait pas qu’on fasse chez lui, tout simplement. Celui qui prend en compte l’impact de son voyage sur l’environnement, sur les locaux, qui respecte les règles sur place, même quand elles lui paraissent désuètes. Celui qui sait qu’il est un invité, et qui agit en temps que tel. Celui capable d’empathie envers ces inconnus qu’il ne reverra jamais. Celui qui ne laisse pas dans son sillage un amas de déchets que quelqu’un d’autre devra se résoudre à ramasser.

Le permis de voyager, c’est être capable de respect, d’avoir conscience que le voyage est un privilège et non un droit et qu’il a un impact réel sur les lieux que l’on visite. Restreindre l’accès aux gens qui en sont incapables ne serait-il pas une solution viable?

 

Sources

Thaïlande : fermeture temporaire de la baie rendue célèbre par le film La Plage
Ce tourisme qui provoque l’overdose chez les locaux
Cinq preuves que le tourisme de masse est une plaie
Marin de Viry: «Comment le tourisme de masse a tué le voyage»
Les 10 sites menacés par le tourisme de masse
Venise, Amsterdam, Dubrovnik… Ces villes n’en peuvent plus du tourisme de masse
Le tourisme mondial s’est envolé en 2017, France et Espagne en tête
Les raisons de la « tourismophobie » (et quelles solutions sont envisagées)

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